Si le Président de la République continue à cultiver, tout son mandat durant, l'ubiquité théâtrale qu'il nous a donnée à voir, gageons que l'encre coulera à flots et que les claviers retentiront de son nom jusqu'en 2012 encore. Au milieu de la scène, dans la coulisse, dans les gradins ou encore dans un siège d'orchestre, le Président tient tous les rôles, ceux d'un Président roi, intriguant, juge ou bon samaritain compatissant aux victimes de l'économie, du crime, de la société, de leur malheur. Certains font profession de scruter sans relâche les initiatives du Président, le halo politique qui se dessine autour de la fonction et les résultats de son action. C'est une nouveauté dans le paysage politique français. Jacques Chirac, premier président dont l'exercice du pouvoir a été accompagné par les micromédias citoyens ne fut pas gratifié de tant d'intérêt.
Ainsi, fin 2007, il aura beaucoup été question de la dramaturgie politique telle que mise en scène par Nicolas Sarkozy. Cette dramaturgie est tout sauf inutile au bon fonctionnement de la démocratie, ce dont on débat ici et là. Il est un adage juridique anglo-saxon* dont la traduction politique n'altère aucunement l'acuité du sens, sinon la lettre. "La politique ne doit pas simplement être faite ; elle doit aussi apparaître comme telle."
Que l'on débatte au Parlement pour enrichir la qualité des textes de loi, cela est tout à la fois ancien et essentiel. De ce point de vue, les 4 chambres législatives du 1er Empire remplissaient pleinement cette fonction première, notamment le Conseil d'Etat dont la centaine de séances permirent d'aboutir à un Code civil dont une majorité d'articles demeurent encore applicables plus de deux siècles après son adoption en 1804. Digressons fort peu un très court instant pour préciser que Cambacérès avait déjà soumis en vain plusieurs épreuves dudit Code aux assemblée révolutionnaires et que la procédure législative, pourtant pilotée par un comité d'éminents juristes, s'étala sur 3 années sous l'Empire. Voilà un chiffre éloquent en un temps où nos représentants semblent toujours animés par la volonté d'achever au plus vite leurs travaux, au risque de bâcler l'ouvrage et de devoir le remettre sur le métier tous les 6 mois.
La politique étant ainsi faite, lois et réglements votés et promulgués, il ne restait plus qu'à rendre la chose plus transparente. Depuis la révolution française le jeu politique se doit d'être transparent. Ce point est parfaitement cristallisé par les premiers mots de l'article 6 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 : "La loi est l'expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont
droit de concourir personnellement ou par leurs représentants à sa
formation". Si certains régimes - empires, régime de Vichy - ont cru devoir fouler au pied ce principe en tout ou partie, ils ne pouvaient qu'être conscients de l'écart entre leur pratique du pouvoir et l'aspiration grandissante à toujours plus de transparence.
Nous l'avons vu, les enjeux politiques peuvent être traités sans que le peuple souverain ne soit associé à leur dénouement. Mais en démocratie, où la loi est l'expression de la volonté du peuple, et pas seulement une règle qu'il ne peut ignoer, il faut de la transparence. Pour cela, les débats doivent être publics et accessibles, ce dernier point impliquant également une clarté sémantique qui n'est malheureusement pas toujours de rigueur. Ce premier niveau de transparence est donc nécessaire. Il n'est pas suffisant. Dans une société où les centres d'intérêt de chacun sont multiples et différents les uns des autres, il convient de faire du jeu politique un centre d'intérêt pour tous. Pour répondre à Tocqueville, pour qui les citoyens "sont tirés nécessairement du milieu de leurs intérêts
individuels et arrachés, de temps à autre, à la vue d’eux-mêmes" lorsqu'ils sont forcés de s'occuper des affaires publiques, il convient bien de porter ces affaires publiques à l'attention du corps civique.
Fille commune de la monarchie, de la révolution jacobine et des empires, notre habitude à observer le jeu politique à travers ses acteurs les plus emblématiques nous conduit aujourd'hui à mettre nos yeux dans les yeux du Président et à lui prêter nos oreilles attentives. Cette inclination ne date pas de la présidence de Charles de Gaulle et de l'introduction en 1962 de l'élection du Président de la République au suffrage universel direct. Sous la IIIème République, ce sont d'abord les présidents Adolphe Thiers et Patrice de Mac-Mahon qui donnent le tempo. Puis viennent un ensemble de figures emblématiques qui occuperont régulèrement des fonctions ministérielles ou la présidence du Conseil : les trois Jules (Simon, Grévy, Ferry), Léon Gambetta, Aristide Briand, Georges Clémenceau ou encore Léon Blum. La IVème République sera moins aisée à proposer une focale d'entrée personnalisée dans le jeu politique, d'ailleurs elle n'atteindra même pas son treizième anniversaire.
En période électorale, l'élection reine, la présidentielle, donne le la. La vocation première des élections législatives est donner, ou non, une majorité au Président. Donner des représentants à la France ? Il semblerait que cela soit une vocation seconde à en juger par la dociilté dont font souvent preuves les majorités à l'égard du Président auquel elles ont été données.
Hors période électorale, il suit en toute logique que nous nous intéressons à la politique à travers le Président de la République. Cela est une bonne chose dans la mesure où lorsque le titulaire du poste donne le change à cette France indocile, les citoyens s'intéressent à la politique et aux choix de société qu'il nous faut prendre. Il serait sans doute préférable que l'on s'intéresse davantage aux enjeux politiques avant de contempler le spectacle politique. Ici et maintenant les choses ne sont pas ainsi faites. Pour que la politique ne soit pas abandonnée par les citoyens, il nous faut donc des figures emblématiques dans la majorité et dans l'opposition ; figures qui ont alors vocation à se présenter directement aux suffrages du peuple souverain.
Ceci étant posé, pouquoi la présidence de Nicolas Sarkozy suscite-t-elle tant de remous. La figure emblématique est le bras séculier de la politique en France, cela n'est pas nouveau. Ce qui l'est davantage, c'est la manière qu'a Nicolas Sarkozy de jouer le rôle qui lui a été dévolu. Là où ses prédecesseurs se faisaient fort d'habiter la fonction, empruntant une posture altière, lui met un point d'honneur à ramener la fonction à lui, refusant en cela les deux corps du roi (voir ici et là). Point de dualité. Le Président est, à l'image de la République, un et indivisible. Cela est bon, nous nous intéressons à Nicolas Sarkozy et avec lui, à la politique. Cela n'est pas sans risque, les enjeux et les desseins pouvant disparaître sous les masques des personnages.
* "Justice must not only be done; it must also be seen to be done."
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